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Critique du laicisme

CRITIQUE DU LAICISME - 1921
Lucien Laberthonnière - Vrin – Louis Canet – 1948

Le fait seul de nous réunir prouve que la bonne volonté au moins ne nous fait pas défaut. Nous n’aurons jamais fini de Le connaître, jamais fini de Le comprendre et nous sommes conviés à avoir sans cesse la joie nouvelle, avec Lui et par Lui, de croître en Lui et de Le faire croître en nous. C’est ainsi que la vie que nous avons à vivre, en même temps qu’elle est une vraie vie, comportant initiative libre et activité créatrice est une Vie éternelle. Et de là résulte qu’à travers les limites et la caducité de notre existence terrestre nous aspirons incoerciblement à toujours plus d’être et toujours plus de vie.
CdL p 160

« C’est en regardant en nous-mêmes, en regardant dans notre intériorité, que nous pourrons trouver le chemin qui mène à Dieu »…
CdL p 163

On ne peut s’intéresser à Dieu qu’à cause du rôle qu’il joue. Si Dieu n’existe que d’une existence toute nue, c’est un verbalisme vide…
CdL p 164

Connaissance et affirmation de Dieu se présentent, non pas comme un problème, mais comme la solution même d’un problème… Il n’y a de problème que de nous-mêmes et que du monde. CdL p 165

Origène centralise toute sa spéculation sur l’idée de créature raisonnable qui s’appartient, qui est maîtresse de sa destinée. Le monde apparaît comme le lieu préparé pour que les créatures raisonnables y évoluent, y subissent leur épreuve, se transforment, et atteignent leur fin.
CdL p 166

En tant que conscience de soi, la conscience est essentiellement une autonomie… Son autonomie, au lieu d’être affective, n’est qu’une exigence d’autonomie, une aspiration à l’autonomie. Mais aussi c’est vraiment une exigence, une aspiration irréductible. Elle est vie, initiative et action dans son principe.
CdL p 168

Si nous n’avions pas à nous expliquer nous-mêmes, nous vivrions au jour le jour comme les animaux, comme les enfants. Nous avons au contraire des curiosités, des étonnements en face des choses, parce qu’au fond de nous-mêmes nous sommes une inquiétude, parce que dans ce que nous sommes il y a un devoir-être. Or, le problème étant cela, on verra que plusieurs voies semblent s’ouvrir pour expliquer notre exigence d’autonomie et lui donner satisfaction, mais qu’une seule est la véritable voie.
1° - Par le dehors, par la possession des choses, des animaux et des hommes, se faire centre dominateur.
2° Tâcher à travers les apparences qui nous individualisent, de découvrir que nous ne faisons qu’un avec l’absolu même.
3° - La troisième voie consiste au contraire, en nous prenant pour des êtres vraiment distincts, réellement existants en soi, à reconnaître que pour exister ainsi nous avons été donnés nous-mêmes à nous-mêmes par ce que j’appelle un don véritable, et à nous donner à notre tour de telle sorte qu’au terme nous devenions encore un avec le principe de notre être, non plus un par identité, mais un par union.
CdL p 169

Que prétend-on en effet par l’intellectualisme, sinon s’évader dialectiquement de son individualité pour, en pensant l’universel, ne plus faire qu’un avec lui, et ainsi se désolidariser d’avec la multiplicité et le devenir du monde ? « Fuyons de ce monde en l’autre » disait Platon. On fait ainsi l’oiseau bleu ; on a l’air de planer ; on se targue d’être à part et au-dessus des autres individus, qui, eux, ne s’élèvent pas au-dessus du sensible. Mais en même temps, comme on continue de vivre dans le monde, de rester un être de chair et de sang et qu’on a des besoins terrestres, on exige d’être servi pour la satisfaction de ces besoins… Avec le volontarisme, en s’abandonnant passivement à la volonté de Dieu on se targue de s’anéantir devant Lui ou en Lui, on proclame qu’individuellement on ne veut plus rien. Mais cela se tourne immédiatement à dire qu’on ne veut que ce que Dieu veut. Et dès lors on s’érige en une sorte de chargé d’affaires de Dieu, et en son nom on s’attribue le droit de dominer le monde. On fait l’oiseau de proie. D’une façon comme de l’autre, bien qu’avec des allures différentes, il se constitue ainsi des surhommes.
CdL p 172

La seule voie qui nous reste pour expliquer et la dépendance et l’exigence d’autonomie qui nous caractérisent, c’est de concevoir un Dieu de bonté, de générosité, qui, parce qu’il est bon et généreux, parce qu’il est caritas, comme dit saint Jean, nous veut pour nous-mêmes, qui nous prend pour fin et qui pour cela nous prête son être ou plutôt nous donne son être afin que nous soyons vraiment comme il est, et que nous puissions dire avec lui et par lui : Ego sum, je suis, et qu’en usant de l’être qu’il nous donne, nous en ayons la responsabilité. Il nous donne son être pour que nous participions à sa vie d’une façon qui nous soit personnelle. L’exigence de l’autonomie n’est rien moins que l’amour de Dieu se mettant à notre disposition, nous constituant nous-mêmes pour qu’en lui et par lui nous devenions par acceptation
( parce que la filiation n’a son plein effet que lorsqu’elle est reconnue, acceptée, ratifiée) fils de Dieu, comme nous le sommes par origine. Si nous n’existons pas en nous-mêmes et pour nous-mêmes, on ne peut parler de personnalité. Il faut au principe de notre être une liberté, une bonté qui nous aime. Pas d’autonomie sans qu’il y ait une bonté semblable, une bonté qui nous veut, pouvant ne pas nous vouloir. Cela suppose que nous avons à passer par un renoncement vrai et sincère. Si par ce renoncement nous perdons notre individualité égoïste, c’est pour nous retrouver au-dessus dans une personnalité généreuse qui veut les autres comme Dieu les veut. Ce n’est pas un lien logique, ce n’est pas une subordination, ce n’est pas non plus une acceptation qui se fait par charité. Et il ne saurait s’agir d’une unité par identification, mais d’une unité par union. Dieu en est le principe et la fin. Venus de lui uniquement par lui, sans que nous y soyons pour rien, nous devons aller à lui librement. Comme nous n’avons jamais fini de monter vers lui, nous n’avons jamais fini de le connaître, car il déborde infiniment.
CdL p175

Mais nous avons en lui une possibilité de vie, d’épanouissement sans fin. Il est ce que nous devons être. Nous avons à répondre à son amour par un amour semblable. C’est un Dieu qu’on adore en Esprit et en Vérité. Comme toutes les consciences se ressemblent, comme les exigences sont les mêmes en tous, c’est à chacun à reconnaître les démarches qu’il a à faire, les démarches par lesquelles Dieu se découvre et se trouve.
CdL p 175

Ma conscience actuelle n’est pas née spontanément. Je suis le fruit de toute une tradition ; mais je suis aussi le fruit d’un effort tout personnel…L’originalité profonde du Christianisme de l’Evangile, c’est d’avoir introduit l’idée de la valeur infinie de l’individu humain.
CdL p 176

La pensée chrétienne affirme que l’individu est le fruit d’une Charité, d’une Bonté…
Je crois que, pour retrouver le sens et la profondeur de la vérité chrétienne, il faut un effort constant, prolongé.
J’avoue que l’idée fondamentale, c’est l’idée de création, de création par amour… Si je suis voulu par une Bonté, alors je puis me considérer comme existant en moi-même et pour moi…. Dieu est si peu l’Inconnaissable qu’il est ce par quoi je me connais moi-même….Au fur et à mesure qu’on cherche à vivre Dieu, on a de plus en plus un sens intime de ce qu’il est, mais ce sens intime de ce qu’il est est tellement personnel qu’il en est ineffable.
CdL p 177

En fait, se sentir autonome, c’est déjà vivre un infini ; c’est vivre déjà soi-même une charité qui est le principe même de mon être… C’est la charité qui est le principe de mon être…
Le christianisme se présente comme une doctrine de libération nous permettant de nous poser en fils de Dieu.
CdL p 178

C’est par la conscience que nous atteignons Dieu.
CdL p 179

Le propos du Christianisme, c’est d’avoir dit à l’homme : « c’est vous, en tant que conscience, qu’âme, qui avez de la valeur. Ce que je viens vous apprendre, c’est que vous êtes fils de Dieu. Le salut pour vous est dans l’amour ».
CdL p180

Le problème du sens de notre vie : nous ne sommes pas le principe de notre être ; il y a en nous le sentiment profond de notre dépendance, et en même temps une exigence incoercible d’autonomie.
CdL p180

Si nous cherchons Dieu comme explication de ce que nous appelons les choses, je crois que nous aboutirons toujours à une véritable aberration.
CdL p 180

Quelle intention préside à mon existence ? Puis-je dire oui à mon existence ? Pour dire oui, il faut que je puisse accepter mon existence. Ceci implique du raisonnement, de la générosité, une vie morale. La croyance en Dieu sera quelque chose d’essentiellement personnel… Cette croyance implique un travail personnel. Nous devons aider les autres à le faire, mais c’est un travail que nous ne pouvons faire pour eux. Quand on arrive à dire je crois, c’est un acte personnel. Du jour où on aurait pu élaborer une démonstration de Dieu qui s’imposerait, c’est une chose que je ferais subir aux autres. J’adhère à Dieu comme à la solution du problème qui se pose en moi : c’est le fondement sur lequel je puis m’appuyer. Je puis dire je suis comme Dieu dit Ego sum, mais par Dieu (entendez que Dieu est par soi, et que nous sommes grâce à Lui)…
Je ne suis pas vous, vous n’êtes pas moi. Cette multiplicité doit être aussi ramenée à l’unité. Mais les unités du point de départ qui constituent l’unité du terme ne s’identifient pas, ne se confondent pas. Elles s’harmonisent, elles s’unissent en restant elles-mêmes. Si nous avons la charité pleine, nous arriverons à nous compénétrer les uns les autres, non pour nous confondre, mais afin d’être les uns pour les autres comme nous sommes les uns par les autres, de telle sorte que l’existence de chacun soit comme enrichie, amplifiée de l’existence de tous, et qu’en nous affirmant réciproquement au lieu de nous nier et de nous heurter, nous nous consolidions aussi réciproquement… Il y a un problème de la réalité vivante. C’est par la charité qu’il se résout.
Les mystiques procèdent avec le mystère qu’ils sont à eux-mêmes.
CdL p 182

Je voudrais mettre en garde contre une façon d’en appeler à l’Eglise. Il est fréquent, il est constant même d’entendre dire à propos de n’importe quoi ou presque : l’Eglise enseigne ceci ou cela ; et quand on y regarde de près on s’aperçoit que ce qu’on appelle alors l’Eglise, c’est la plupart du temps une opinion plus ou moins répandue ou plus ou moins bruyante. Il y a certes une conception chrétienne qui se trouve exprimée dans l’Evangile, qui s’est manifestée et révélée par l’existence, les dires et les actes du Christ et qui, s’étant maintenue à travers les siècles, constitue une tradition. Mais la formulation théologique de cette conception, la systématisation qu’incessamment et inévitablement on a tenté d’en faire, a toujours été en devenir et a toujours donné lieu à des divergences considérables. Qu’au milieu de tout cela les moindres théologiens aient contracté la fâcheuse habitude de mettre au compte de l’Eglise tout ce qu’ils pensent et tout ce qu’ils disent, je le reconnais sans peine, et je le déplore… Nous constatons par exemple que l’Ecole des théologiens thomistes prétend présentement identifier l’Eglise à elle, et être l’Eglise. Mais leur maître, saint Thomas, n’est apparu qu’au XIIIe siècle. L’Eglise existait avant eux, et elle existera encore après. Et depuis le XIIIe siècle, à côté de l’Ecole thomiste il y a eu l’Ecole franciscaine, sans parler des courants divers qui n’ont cessé de jaillir ici et là, des efforts multiples faits par ceux-ci ou par ceux-là, comme la spiritualité si profonde et si vivante du commencement du XVIIe siècle… C’est que l’Eglise est composée d’hommes, fonctionne par des hommes ; et si divin que soit son message, c’est à travers les relativités humaines qu’elle l’apporte.
L’existence de Dieu est-elle une vérité telle que tout esprit sain et de bonne foi puisse l’accepter ?
A cette question, je réponds sans hésiter que non seulement il peut, mais qu’il doit l’accepter sous peine de ne donner aucun sens à sa vie…
Mais j’ajoute que c’est nécessaire que vous l’affirmiez si vous voulez donner un sens et une portée à votre vie, si vous voulez sortir de l’impasse dans laquelle vous êtes.
CdL p 185

Ce n’est pas en effet en fonction de l’avenir que nous avons à exister et à agir, mais bien en fonction de l’éternité… Mais je n’ai à exister et à agir pour les autres qu’en existant et en agissant pour moi… Nous avons chacun dans la solidarité qui nous lie, une destinée à atteindre… La vie éternelle, par rapport à la vie de désirs et de passions dans le temps, est essentiellement une autre vie. Pour y accéder, il faut passer par un renoncement, par une mort à soi-même, consentie. On ne pratique pas ce qu’on appelle le bien parce qu’on croit à la vie éternelle et pour y avoir une récompense mais on croit à la vie éternelle parce qu’on est bon ou qu’au moins on tend à l’être. Et même il serait plus exact de dire qu’être bon ou tendre à l’être, c’est-à-dire se dégager par générosité, par charité, de son égocentrisme, c’est croire à la vie éternelle… Si par notre activité spirituelle, nous ne sommes pas les collaborateurs d’une force spirituelle qui nous associe à ses fins dans l’éternité, nous n’avons pas de raison de vivre, pas de raison de peiner, de souffrir et de mourir…
Nous commençons par être des égocentrismes, des individus concentrés en eux-mêmes, des systèmes d’appétits et de désirs. Mais avec la conscience de nous-mêmes, dans ces égocentrismes apparaît le devoir d’être plus que nous-mêmes.
C’est singulier, direz-vous peut-être, qu’un Dieu qu’on appelle bon, parfait, nous crée ainsi. Il nous crée ainsi pour que ce que nous avons à devenir soit pleinement notre œuvre. (La raison finale de notre état, c’est que la personnalité doit collaborer à sa propre création.)
CdL p 188

Vous semblez réclamer, pour croire en Dieu, qu’on vous fasse croire par une preuve d’évidence objective, comme on dit, qui vous imposerait cette croyance sans que vous ayez rien à faire, et même en quelque sorte malgré vous… Dieu ne s’impose pas et ne saurait s’imposer du dehors de cette façon qui rendrait impossible qu’on le niât et qu’on ne crût pas en lui… S’il s’imposait de cette façon, s’il se faisait subir comme on subit un choc mécanique il ne serait plus Dieu puisqu’il ne serait plus charité, puisqu’il ne serait plus amour qui se donne afin de faire exister vraiment d’autres êtres qui soient pleinement des êtres, et afin de les faire vivre en les aimant pour s’en faire aimer…
Au lieu que Dieu se fasse subir à nous, nous avons à le faire exister en nous, à le faire exister pour nous librement. C’est à cette condition qu’il est notre Dieu…
Je ne dis pas qu’il nous appartient de créer Dieu, je dis qu’il nous appartient de le faire exister en nous, de le faire exister pour nous, et qu’il n’existe en nous et pour nous que par une démarche personnelle à laquelle rien ne peut suppléer.
CdL p195

Pascal, après s’être montré le physicien que vous savez, a dédaigné la physique parce que les résultats qu’on obtenait par elle lui paraissaient d’importance trop minime en regard du problème qui s’agitait dans la conscience humaine…
Si jamais certitude s’est présentée comme née de la réflexion et entretenue par la réflexion, par l’usage de la faculté individuelle de penser et de raisonner, quelque concours du reste que cette faculté supposât d’autre part, j’ose dire que c’est bien la sienne.
Mais en même temps qu’il aspirait à faire que les autres acquièrent une certitude semblable, certitude qui le faisait s’écrier : paix, joie, pleurs de joie ! en même temps qu’il tendait tout son effort pour les y aider et qu’il se mettait à leur service de toute son âme, il savait fort bien qu’il ne lui appartenait pas de la leur imposer du dehors. Il visait à faire qu’ils rentrent en eux-mêmes et que, se regardant exister et vivre, ressentant l’angoisse du problème qu’on est toujours à soi-même, ils se décident à accomplir pour leur compte la démarche salutaire que lui-même accomplissait…
Il n’y a de vérité éclairante, vivifiante et salutaire moralement et spirituellement, que celle que l’on gagne à la sueur de son front par un travail de tout son être…
Je vous accorde sans peine qu’en effet l’humanité a inventé Dieu… C’est chacun de ceux qui ont cru en lui qui l’ont inventé pour leur compte… Personne ne vous prouvera que Dieu existe… personne ne vous l’imposera malgré vous, personne ne le trouvera, ne l’inventera pour vous… Que vous le vouliez ou non, vous vivez. Et vivre, quand on a conscience de soi, c’est bon gré mal gré aussi donner un sens à sa vie… On peut bien sans doute se divertir, au sens que Pascal donnait à ce mot, pour secouer l’inquiétude du problème qu’on est à soi-même quand on se regarde exister et vivre…
Il vous reste à savoir d’où vous venez, où vous allez.
Je l’appelle le principe de votre être et de votre vie… Il est et il restera toujours pour nous l’Infini… l’être et la vie…
Etre homme, c’est inéluctablement penser et affirmer…
Je suis ainsi ramené à dire, selon une vieille formule, qu’il n’y a de connaissance de nous-mêmes que par la connaissance de Dieu, et aussi de connaissance de Dieu que par la connaissance de nous-mêmes. Et nous connaître, c’est nous apprécier, c’est attribuer à notre être et à notre vie une valeur… C’est affirmer que la vie vaut et à quelle condition aussi la valeur que nous sommes à même de donner à notre vie peut-elle être une vraie valeur, une valeur qui vaille la peine de vivre, c’est-à-dire de peiner, de lutter, de souffrir et enfin de mourir, puisque pour nous ici-bas, c’est cela vivre.
CdL p 200

Il est l’Etre de notre être, la Vie de notre vie… Il est au fond de vous comme il est au fond de moi, comme il est au fond de nous tous… Mais je vous dis : sans Dieu, sans un Dieu en qui et par qui ce que nous appelons vérité, bonté, justice est indéfectiblement réel et vivant, vous ne pouvez pas donner de valeur et par conséquent pas de sens à votre vie…
La foi est essentiellement un effort incessant de renouvellement, une recherche indiscontinue. Il est vrai que selon un mot célèbre qui remonte à saint Augustin, chercher comme je l’entends, c’est déjà avoir trouvé, mais ce n’est avoir trouvé que pour chercher encore. La vérité pour nous n’est pas un terme : elle est le chemin que nous avons à suivre.
CdL p205

La raison fait autre chose, qui permet à l’homme de se voir lui-même de plus haut que lui-même et que son milieu. Elle met l’homme en relation avec un transcendant qui n’est pas un au-delà, c’est-à-dire une réalité séparée de lui par un abîme et dont il peut faire abstraction, mais qui est au contraire la réalité même où son existence s’appuie et s’alimente, de telle sorte que cette réalité, conditionnant sa destinée suprême et totale, conditionne aussi dans le détail chacune de ses pensées et de ses démarches. CdL p213

Le sentiment de l’effort… apparaît à la conscience comme « un sacrifice intérieur », comme le sacrifice des choses du monde et de la vie dans le monde, pour l’idéal « d’un monde absolument nouveau ».
CdL p 213

Ce n’est pas seulement de nos jours qu’on a songé à substituer la recherche de l’utile à la recherche du vrai en opposant la pratique à la spéculation. Cette tendance est de tous les temps et de tous les milieux. L’histoire en serait intéressante à étudier dans ses manifestations diverses et sans cesse renouvelée. On la trouve, par exemple, chez le Bouddha se détournant de la dogmatique brahmaniste et se désintéressant de toutes les théories sur l’origine et sur la fin des choses pour ne plus se préoccuper que d’offrir aux hommes un moyen immédiatement à leur portée de se libérer de la misère de la vie. On la trouve également chez les sophistes grecs dédaignant les spéculations pour ne plus s’attacher qu’à devenir habiles. Socrate y obéit à son tour ainsi que les Epicuriens et les Stoïciens.
CdL p 219

Toute idée qui s’exprime en ce monde s’élabore dans un cerveau humain en relation avec un cœur humain. Toute idée est une âme vivante qui se manifeste avec ce qu’elle est, c’est-à-dire avec son égoïsme ou sa générosité, une âme par conséquent, ou qui cherche à prendre ou qui cherche à se donner. Seulement il arrive ceci, qu’une âme qui cherche à prendre se trouve dans la nécessité, pour poursuivre ses fins, de se le dissimuler à elle-même presque autant qu’aux autres. L’égoïsme est menteur et pharisaïque par essence même. Il ne se produit qu’en se colorant de son contraire. Il se dit à soi-même, afin de le dire plus fortement aux autres, qu’il ne fait rien de plus et rien de moins que penser, parler et agir l’absolu, de quelque nom du reste qu’il le nomme, Dieu vérité, droit, justice…
Ainsi s’établir, en singeant le royaume de Dieu, ce que, par opposition, nous pouvons appeler le royaume de ce monde, où les puissances et les grandeurs des uns soit faites des faiblesses et des enlisements des autres, où l’autorité est contrainte et menace, l’obéissance crainte et servilisme.
CdL p 225

Les pragmatistes ont été bien naïfs en croyant que pour sortir d’embarras, pour éliminer toute spéculation vaine et toute discussion irritante, il n’y avait qu’à substituer simplement la recherche de l’utile à la recherche du vrai : car l’utile n’est toujours tel que relativement à la fin qu’on poursuit, si bien que c’est toujours la fin qu’on poursuit qui détermine l’appréciation qu’on en fait…
Une fin s’impose à nous obligatoirement…
Par le fait seul que nous avons pris conscience de nous-mêmes, nous avons à décider de ce que nous serons et de ce que nous ferons…
Notre fin, quand nous la voulons, la voulant librement, nous trouvons en elle l’épanouissement et l’achèvement de notre liberté…
Notre vie comporte en son fond le plus intime la responsabilité même de l’infini.
CdL p 231

En trouvant Dieu, nous nous trouvons nous-mêmes… Au lieu de nous heurter à l’être de Dieu et à l’être des autres comme à une limite, nous nous enrichissons et nous nous amplifions sans fin de l’être de Dieu, et, en Dieu, de l’être des autres. Ils deviennent nous, et nous devenons eux, sans qu’ils cessent d’être eux-mêmes et sans que nous cessions d’être nous-mêmes. Et de la sorte dès ici-bas nous ébauchons au moins la communion qui s’achèvera dans l’éternité…
Ne consentant pas à vouloir et à penser en l’Infini et par l’Infini, tandis qu’inéluctablement nous voulons et pensons en lui et par lui, nous nous concentrons en nous-mêmes pour n’être que nous-mêmes et par nous-mêmes…
Au lieu de nous enrichir et de nous amplifier sans fin de l’être de Dieu et, en Dieu, de l’être des autres, nous nous heurtons à l’être des autres et à l’être de Dieu comme à une limite irritante.
CdL p 234

Il est juste de dire que Dieu nous agit, il est non moins juste de dire également que nous agissons Dieu. Etant par lui et en lui, voulant et pensant par lui et en lui, nous usons de lui nécessairement. Nous visons à un dénouement du drame sur lequel il n’y aura pas à revenir, à un dénouement absolu… Que ce soit avec Dieu et que ce soit contre Dieu, nous voulons être dieux. Cdl p238

C’est une transformation à opérer, la transformation d’un égoïsme qui, comme tel, se faisant centre de tout et voulant que le tout existe pour lui, se dresse contre tout et se sépare de tous, en une charité qui, mettant son centre dans l’infini et reconnaissant qu’elle existe par le tout, se fait toute à tous pour s’unir à tous autant qu’il dépend d’elle.
CdL p 243

On ne peut sentir que le temps s’écoule ou qu’on s’écoule dans le temps, que si par le sommet de soi-même on ne s’écoule pas. Ce n’est qu’avec ce qui est et en étant, qu’on voit ce qui devient : qu’avec ce qui demeure et en demeurant, qu’on voit ce qui passe.
CdL p 244

Avoir conscience de nous-mêmes, c’est à la fois et dès le principe nous connaître, au moins confusément, comme solidaires par en haut d’un Infini qui nous pénètre et nous déborde, et être mis en demeure de prendre une attitude vis-à-vis de cet Infini…
Notre œuvre propre, notre œuvre d’homme, ce n’est pas d’agir les choses qui sont au-dessous de nous, c’est d’agir Dieu, qui est au-dessus, mais qui, tout en étant au-dessus, se fait nôtre, puisqu’il ne nous crée ce que nous sommes, c’est-à-dire conscients de nous-mêmes et nous appartenant, qu’en se projetant en nous. La force ou l’énergie qui nous constitue et la lumière dont l’aube se lève à l’horizon intérieur de notre âme, c’est son énergie et sa lumière que, par générosité divine, il met à notre service pour qu’en usant de Lui, nous soyons à même de Le gagner et, Le gagnant, de nous gagner nous-mêmes en Lui et par Lui pour l’éternité. C’est donc une chose immense que d’avoir conscience de soi.
CdL p 245

La vie de chacun de nous est un drame dans lequel se joue une destinée éternelle. C’est là ce qui fait notre grandeur… La vie a un sens et il dépend de nous de la faire infiniment bonne… Pour déterminer le rapport de l’intelligence et de la volonté, de la spéculation et de l’action, de la théorie et de la pratique, il est indispensable de distinguer deux perspectives : la perspective du temps et la perspective de l’éternité…
Et voilà comment il y a dans la perspective du temps, une science et une pratique de la vie terrestre qui se correspondent : c’est la physique et l’industrie…
Il y a en outre une science et une pratique de la vie dans l’éternité et pour l’éternité qui se correspondent également : c’est la métaphysique et la morale.
CdL p 247

C’est devenu chose courante d’identifier pragmatisme et adogmatisme. En se proclamant pragmatiste, on se félicite de n’avoir plus à se donner la peine ni surtout à courir le risque d’élaborer des doctrines et de construire des systèmes ; on fait valoir qu’au lieu de se perdre en des spéculations vaines à la recherche d’une vérité en soi, on s’applique à ce qui est utile et bon, à ce qui peut améliorer la vie. Et parce qu’en même temps on se représente que ce n’est qu’en dogmatisant, c’est-à-dire en concevant des idées et en les affirmant comme étant la vérité, que les hommes entrent en conflit, on se flatte en outre que par l’élimination de ce travers on introduira enfin la paix parmi eux. L’histoire de cette tendance serait intéressante à étudier dans ses manifestations diverses, depuis le Bouddha se dégageant de la dogmatique du Brahmanisme afin de ne plus songer qu’à sauver les hommes de leur misère, et les sophistes grecs, dédaignant les spéculations antérieures afin de ne plus se préoccuper que des moyens de réussir…
Par suite, l’utile n’étant tel que relativement à la fin qu’on poursuit, selon qu’on poursuit telle ou telle fin on conçoit comme utile ceci ou cela…
Rien que cette remarque montre que l’opposition n’est jamais, comme on l’imagine avec trop de simplisme, entre la spéculation et la pratique, entre la pensée et l’action : elle est toujours entre des manières de penser auxquelles correspondent des manières d’agir, ou entre des manières d’agir auxquelles correspondent des manières de penser.
CdL p 259

Nous ne vivons dans le temps qu’en donnant un sens et une portée à notre vie dans l’éternité. Et nous ne donnons un sens et une portée à notre vie dans l’éternité qu’en la détaillant, qu’en la monnayant sans cesse à travers les moments du temps, et qu’en mettant en œuvre les choses du temps que nous appelons le monde…
Il y a une science et une pratique de la vie dans le temps, qui se correspondent : physique et industrie. Mais parce que notre action dans le temps n’est toujours que le véhicule, expression ou moyen, d’une intention qui la déborde infiniment et qui se produit au fond de nous-mêmes en face de Dieu, c’est-à-dire en face de l’éternelle Vérité, de l’éternelle Justice, de l’éternelle Bonté, il y a en outre une science et une pratique de la vie dans l’éternité qui se correspondent également : métaphysique et morale.
CdL p 261

Ce monde est le lieu où l’on porte témoignage de quelque chose de plus haut que le monde.
CdL p 262

Deux sens du mot croyance.
S’imaginer qu’il n’y a qu’à se préoccuper d’agir pour n’avoir plus à dogmatiser, c’est se jeter à l’eau pour ne pas se mouiller.
Le mot croyance a dans le langage courant deux sens non seulement distincts, mais opposés.
Croire, selon le premier sens, c’est conjecturer, supposer, admettre comme vrai ce dont on n’est pas sûr, ce dont on ne sait pas si c’est réellement vrai. Ainsi entendue, la croyance, considérée dans son objet, n’est qu’une hypothèse plus ou moins vraisemblable ; et considérée dans le sujet, elle n’est qu’une adhésion provisoire et conditionnelle, une adhésion jusqu’à plus ample informé et qui se reconnaît elle-même comme essentiellement instable…
Croire, selon le second sens, signifie au contraire affirmer pleinement, poser absolument et tenir inébranlablement comme vrai ce dont on est sûr que c’est vrai, quelle que soit du reste la manière dont on est sûr. Ainsi entendue, la croyance, considérée dans son objet, est Vérité, et considérée dans le sujet, elle est adhésion définitive et inconditionnée, qui se proclame elle-même ferme et solide par essence, comme ne pouvant pas, ou en tout cas comme ne devant pas péricliter. Néanmoins une inquiétude la travaille parce qu’elle a toujours à s’éclairer, et en s’éclairant à se fortifier et à s’accroître.
CdL p 266

Chaque individu est obligé de reprendre pour son compte les problèmes essentiels qui s’agitent inéluctablement dans la vie réelle de l’humanité.
CdL p270

Qu’ils sachent l’exprimer nettement ou non, l’idée d’un Origène, d’un Clément d’Alexandrie, d’un Augustin, c’est que la Révélation est un appel de Dieu, qu’ils doivent s’exercer à bien entendre pour y bien répondre. A cet égard la foi, c’est le mouvement initial de l’esprit pour écouter : et la science, c’est l’effort pour comprendre…
Le croire, c’est notre part d’initiative. Le savoir, c’est ce qui en nous est autre que nous et plus que nous…
La foi est la vertu de l’âme humaine, la puissance active qu’elle a par toutes ses facultés, par tout son être, d’user divinement du don de Dieu. Croire, en ce sens, ce n’est pas abdiquer comme on le suppose. C’est se projeter au-dessus de soi par un acte libre, personnel.
CdL p273

C’est un devoir de prendre en mains la direction de notre vie, le devoir par conséquent de soumettre à la réflexion aussi bien ce que nous croyons que ce que nous faisons et ce que nous pensons ; car agir, penser et croire s’entremêlent en nous et réagissent l’un sur l’autre.
CdL p 275

« La psychologie de la foi » de Newman…
Les raisons de croire, les vraies, celles qui, venant du fond de l’âme vont au fond de l’âme et interviennent réellement dans la genèse de la foi comme dans sa croissance et sa confirmation, sont toujours autre chose et beaucoup plus que ce qu’elles apparaissent dans les démonstrations abstraites des apologétiques de manuels ?
CdL p 301

La méthode pour amener les autres à croire, telles que les ont pratiquées consciemment et systématiquement des hommes comme Newman sont celles de la tradition chrétienne tout entière…
Aider la foi à naître et à croître… Pour croire, une démarche intérieure et personnelle est indispensable. A quoi se ramène essentiellement leur rôle, c’est à provoquer une telle démarche de la part de ceux auxquels ils s’adressent, et non à les prendre par des raisons qui s’empareraient d’eux malgré eux, comme on prend des poissons dans un filet. Leurs discours sont des appels… Ce sont des appels d’autant plus pressants et d’autant plus efficaces qu’ils sont plus riches de lumière et de chaleur, de vérité et de bonté, c’est-à-dire, tout en étant humains et tout en venant d’une bouche humaine, plus pleins de Dieu…
En chaque homme qui a pris conscience de lui-même une question se pose, confusément ou clairement, question suprême… qui est la question de lui-même, la question de son origine et de sa destinée, du pourquoi de sa vie, et il n’appartient à chacun de s’en libérer qu’en la résolvant. C’est plus qu’une question à résoudre, que c’est un drame à dénouer.
CdL p303

C’est qu’alors la tâche vraiment humaine, la tâche suprême, serait virilement acceptée, et qu’ils n’attendraient plus, par peur ou par manque de générosité, que d’autres l’accomplissent pour eux comme s’ils pouvaient en avoir le bénéfice sans en avoir le labeur. Et si les essais d’apologétique, avec toute leur insuffisance, irrémédiable ou remédiable, n’avaient simplement pour résultat que de les retirer de ce que Pascal appelle les divertissements pour les faire rentrer en eux-mêmes et se poser la question, l’unique question…
Seulement ce qui est esprit ne se découvre que par l’esprit… Il faut féconder ces signes de sa propre intériorité et les interpréter en y apportant son effort propre et sa générosité propre pour s’ouvrir personnellement à la vérité… On est d’autant plus traditionnel qu’on est plus vraiment personnel et d’autant plus personnel qu’on est plus vraiment traditionnel… On participe réellement à la vie de la vérité qui en a été l’âme, en la reprenant et en la continuant pour son compte…

La solution du problème religieux qui est le problème même de sa destinée, demeure inéluctablement son affaire malgré tous les concours qu’elle suppose, et une affaire dans laquelle il faut s’engager religieusement tout entier, en acteur responsable et non en spectateur détaché.
CdL p306

C’est en se faisant homme, en parlant en homme, en agissant en homme que Dieu a fondé l’Eglise, et que dans la suite des temps ce sont les hommes, qui pour une époque donnée, ont formulé la doctrine en y appliquant leur activité intellectuelle. A tous ceux qui surviennent il est enseigné ; mais il est enseigné humainement sans cesser pour cela d’être surnaturel. Et c’est même par-là peut-être, pour qui veut bien réfléchir, que se manifeste le plus profondément son caractère divin.
CdL p 313

Le mal ne se commet qu’en se donnant les apparences du bien, l’erreur ne se produit qu’en prenant des airs de vérité…
Toute vérité … se formule en fonction de la vie et s’exprime en passant par la vie… On ne cesse jamais d’être responsable de soi.
La vérité en effet est vie, et parce qu’elle est vie et pour être vie en nous, elle se mélange aux misères de notre vie. Et c’est du fond et du milieu de ces misères, par tous les côtés à la fois, du dehors et du dedans, qu’elle nous sollicite à nous élever au-dessus de ce que nous sommes… Elle est partout… Et à ce point de vue l’Eglise se montre, avec ce qui se fait et ce qui se dit dans son sein et en son nom, comme l’organe par lequel la vérité se révèle. Mais elle se révèle à qui a des oreilles pour entendre et des yeux pour voir. Dans ce qui s’exprime il faut écouter ce qui doit s’exprimer, ce qui veut s’exprimer, ce qui travaille à s’exprimer ; dans ce qui se fait il faut voir ce qui doit se faire, ce qui veut se faire, ce qui travaille à se faire, parfois, souvent même peut-être, malgré ceux qui l’expriment et qui le font malgré les obstacles qu’y apportent leurs erreurs, leurs fautes ou leurs imperfections. Chercher dans le réel humain, soit le réel passé, soit le réel présent, un catholicisme achevé comme doctrine exprimée et comme pratique vécue, c’est se condamner à une déception désastreuse : car c’est chercher ce qui n’est pas, puisqu’en ce monde chacun est appelé à y travailler pour le faire être. C’est oublier que toute créature, comme dit saint Paul est dans l’enfantement. Sans élan intérieur par lequel individuellement on répond au Maître intérieur, on n’aura toujours en face de soi qu’une masse qui écrase.
CdL p318

L’autorité est dans l’Eglise comme la tête est dans le corps. Le rôle de la tête n’est pas de se substituer aux autres fonctions pour dispenser les cellules composantes de toute initiative vitale ; son rôle est de les coordonner… Ce n’est là qu’une comparaison… car les cellules qui composent le corps de l’Eglise sont des personnes…
Ce ne sont pas ceux qui passent leur temps à en appeler à l’autorité qui travaillent vraiment à l’œuvre pour laquelle elle a été instituée. Cette œuvre-là se fait péniblement, douloureusement, dans les profondeurs de notre être où s’élaborent la vie et la pensée, par des efforts d’autant plus efficaces qu’ils sont souvent plus silencieux.
CdL p 323

La justice et la charité, le respect des consciences et le souci des âmes doivent inspirer et guider toutes les démarches de ceux qui ont à commander comme de ceux qui ont à obéir…
Rien n’empêchera jamais que, pour bien penser comme pour bien vivre, il faille incessamment du courage ; car pour aller à la vérité et pour y entraîner les autres, il y a toujours une masse à soulever et dont on ne vient à bout de vaincre le poids qu’en consentant à être en ce monde écrasé par elle… La vérité est à ce prix… Si le catholicisme nous explique pourquoi et comment nous avons à la conquérir en l’aidant, à conquérir l’humanité, et que si en même temps il nous fournit le moyen d’y travailler efficacement, il ne nous dispense ni de l’effort ni de la peine qu’exige la conquête. Et n’oublions pas non plus que, si ceux qui exercent l’autorité peuvent avoir leur part de responsabilité dans l’attitude, ou servile ou révoltée, que les autres sont exposés à prendre à leur égard, les autres également peuvent aussi avoir leur part de responsabilité dans l’attitude que ceux qui exercent l’autorité sont exposés à prendre vis-à-vis d’eux.
CdL p 327

Et quand le Verbe de Dieu a été vraiment conçu par une âme, rien ne saurait l’enchaîner et l’empêcher de se produire. Et la preuve, c’est que l’histoire de l’Eglise et même l’histoire de la doctrine dans l’Eglise est remplie d’initiatives qui ont reçu après coup, si ce n’est toujours en totalité, au moins en partie, comme des consécrations officielles.
CdL p328

La misère humaine,… il faut, de même que Dieu, la prendre à sa charge. C’est le seul moyen d’y porter remède. Autrement on aura beau la stigmatiser ici ou là ; ceux d’en bas auront beau en rendre responsable ceux d’en haut, et ceux d’un haut ceux d’en bas, on ne fera que décharger sa mauvaise humeur : on n’y changera rien. Et si on n’arrive pas à dire : « la faute est à moi » pour travailler à réparer le mal par un effort propre, accompli dans un sentiment de solidarité consentie, c’est-à-dire de charité, indéfiniment la mauvaise humeur reviendra, l’exaspération engendrera l’exaspération, ne faisant toujours qu’ajouter du mal au mal. Et si à la haine répond la haine, disait déjà le Bouddha, comment la haine finira-t-elle ?…
Cette tentation, c’est d’attendre que notre effort ou même notre simple désir soit immédiatement encouragé, soutenu, applaudi par ceux qui nous entourent, et surtout par ceux à qui leurs fonctions imposent extérieurement la mission de susciter de tels désirs et de provoquer de tels efforts…. L’illusion qui nous reprend toujours de rêver des triomphes de ce monde.
CdL p330

Les débuts du Concile de Trente : on y entendit les légats du Saint-Siège s’adresser en ces termes aux Pères du Concile, dont du reste ils ne se séparaient pas : « si nous voulons confesser la vérité, nous ne pouvons pas ne pas dire que des maux que nous sommes appelés à guérir, ce n’est pas pour la moindre part que nous sommes responsables… Nous, pasteurs, nous devons nous constituer coupables devant la miséricorde de Dieu, prenant sur nous, non pas tant par pitié que par justice, les péchés de tous.
CdL p 329 (à part)

Les coopérateurs de la bonté de Dieu. Si eux aussi prennent l’ordre établi comme un moyen, ce n’est plus un moyen pour leur réussite individuelle et terrestre, c’est un moyen pour le salut commun et supraterrestre offert à tous. Ils y entrent, non afin de prendre, mais afin de donner, afin de se donner, ferment spirituel qui s’insinue à travers toute la masse pour la spiritualité… Or si l’attitude à prendre pour que la vie vaille la peine d’être vécue, c’est l’attitude de ceux qui se donnent, qui entrent cordialement dans l’engrenage des solidarités pour travailler et souffrir, sans s’arrêter ni aux méconnaissances, ni aux injustices, ni aux écrasements mêmes qu’ils peuvent subir, pour s’ efforcer de toujours mieux penser afin de mieux faire, et de toujours mieux faire afin de mieux penser, et pour contribuer ainsi à orienter l’humanité vers Dieu.
CdL p 332

Le propre du catholicisme, c’est d’affirmer aussi fortement que possible la solidarité qui nous lie les uns aux autres et qui nous lie à Dieu par le Christ… Il suppose que nous ne pouvons communier à Dieu que par l’humanité et à l’humanité que par Dieu. Et toute la question est là. Et si en effet l’idéal pour nous est de communier à Dieu et à l’humanité tout ensemble, et si cette communion est ce dont nous avons besoin pour remplir le vide intérieur de notre vie individuelle, il faut dire que le catholicisme correspond à la fois à ce que nous sommes et à ce que nous devons être…
Puisque pour vivre en poursuivant notre destinée d’hommes nous ne pouvons nous passer d’organisation, qu’on essaie de mettre autre choses à la place, et on verra bien d’abord… Ferment de vie divine, le catholicisme en s’introduisant dans l’humanité ne se substitue pas à elle, ne la façonne pas malgré elle, mais il lui met au cœur l’obligation de vivre pour l’éternité en même temps qu’il lui en fournit les moyens. Il est Dieu présent dans l’humanité par le Christ, et conviant chaque homme à se faire par le Christ l’ouvrier de son œuvre éternelle….
Et quand on aura trouvé une doctrine qui attribue à l’homme une origine plus haute, une destinée plus vaste, une fin meilleure que la communion des âmes dans la vérité et la charité éternelles de Dieu, quand on aura inventé d’autres moyens, pour réaliser cette fin, que ceux qui sont préconisés par l’Evangile, et une organisation qui en soit mieux à la fois l’ébauche et le symbole, alors seulement on aura le droit de s’en passer.
CdL p 334

Au principe de toute science, de toute théorie, de toute doctrine qui se formule, il y a l’activité d’un sujet qui, pour élaborer cette science, cette théorie, cette doctrine, a été mû par des mobiles ou des motifs personnels… Et qu’on ne dise pas que c’est caprice subjectif. Le sujet a ses règles. Il est ce qu’il est, et il doit réaliser la destinée qui lui est offerte…
Qui que nous soyons, nous avons à faire progressivement la vérité en nous… Elle a beau venir à nous –et elle y vient par tout ce qui afflue en nous- nous ne la rencontrons que si nous allons à elle… Et nous ne l’accueillons qu’autant qu’incessamment travaillés par elle, nous travaillons à devenir ce que nous devons être. C’est qu’elle est infiniment plus qu’un fait ou qu’un ensemble de faits, infiniment plus aussi qu’un ensemble « d’informations »…Non, elle est le sens et la valeur de notre existence.
CdL p 402

Ceux qui, sous couleur d’être impartiaux, d’être neutres, et qui souvent s’écrient avec une dignité superbe qu’ils ne veulent se rendre qu’à la vérité toute pure, toute nue, à une vérité qui s’impose à eux tellement objectivement qu’ils ne sauraient se soustraire à son affirmation, ceux-là, qu’ils le veuillent ou non, qu’ils le sachent ou non, s’érigent en absolu …
L’attitude que je vous demande de prendre, c’est l’attitude de ceux qui, reconnaissant franchement, sincèrement, leur dépendance et leur relativité, s’efforcent de s’ouvrir à la réalité transcendante qui est présente et agissante en eux… C’est sur la scène de notre monde, en s’insérant pleinement et pour de bon dans la réalité humaine pour avoir à y pâtir, à y agir, à y parler, que le Christ a exercé sa charité, ouvrant la voie que nous avions à suivre.
CdL p 412

Assurément ceux qui disent que la Bible n’est ni un livre de sciences ni même un livre d’histoire à proprement parler ont mille fois raison. En conséquence l’attaquer au nom de la science, tout comme la défendre au nom de la science, c’est se méprendre et faire fausse route, c’est là un point qu’il faudrait maintenant considérer comme acquis ; et ne plus s’évertuer, quand les géologues nous donneront une théorie sur l’origine des espèces, il ne faudra plus nous évertuer, dis-je, à montrer qu’ils sont d’accord avec la Bible et que la Bible les avait devancés.
CdL p 416

Galilée, lettre au P. Castelli 21 décembre 1613 : Une opinion qui ne concerne pas le salut de l’âme peut-elle être hérétique ? Peut-on dire que le Saint-Esprit ait voulu nous enseigner quelque chose qui ne concerne pas le salut de l’âme ?
Dans les questions de sciences naturelles l’Ecriture sainte devrait occuper la dernière place. L’Ecriture sainte et la nature viennent toutes les deux de la Parole divine : l’une a été inspirée par l’Esprit-Saint, l’autre exécute fidèlement les lois établies par Dieu. Mais pendant que la Bible, s’accommodant à l’intelligence du commun des hommes, parle en bien des cas et avec raison d’après les apparences, et emploie des termes qui ne sont point destinées à exprimer la vérité absolue, la nature se conforme rigoureusement et invariablement aux lois qui lui ont été données. On ne peut pas, en faisant appel à des textes de l’Ecriture sainte, révoquer en doute un résultat manifeste acquis par de mûres observations ou par des preuves suffisantes… Le Saint-Esprit n’a point voulu (dans l’Ecriture Sainte) nous apprendre si le ciel est en mouvement ou immobile ; s’il a la forme de la sphère ou celle du disque, qui, de la terre ou du soleil, se meut ou reste en repos… Puisque l’Esprit-Saint a omis à dessein de nous instruire de choses de ce genre, parce que cela ne convenait point à son but qui est le salut de nos âmes, comment peut-on maintenant prétendre qu’il est nécessaire de soutenir en ces matières telle ou telle opinion, que l’une est de foi et l’autre une erreur ?
CdL p 416

On peut dire, et je crois qu’il faut dire, que les livres saints sont tout entiers de ceux qui les ont écrits ; et ceux-là, étant hommes, les ont écrits avec les ressources humaines qui étaient à leur disposition. Ils ont employé le langage qu’on parlait autour d’eux, avec le tour d’imagination que leur imposaient leur tempérament et le milieu où ils vivaient… Et en ce sens, il faut dire aussi que les livres saints sont tout entiers de Dieu, mais d’un Dieu condescendant qui s’adapte à l’humanité…
La Bible est un germe de vie qui est allé grandissant… Nous pouvons suivre les progrès de la Révélation, depuis la Genèse où nous apparaît le Dieu créateur et jusqu’à l’Evangile où Dieu se montre le Père qui aime et qui fait de nous ses fils comme Jésus-Christ est son fils, et qui, nous aimant, demande que nous l’aimions pour ne faire qu’un avec lui dans l’éternité…
La Bible est une impulsion surnaturelle qui nous a été donnée pour une vie surnaturelle qui doit grandir à l’infini.
CdL p 418

Les évangiles sont tout d’abord et avant tout un témoignage de foi, je veux dire : une affirmation de la vérité religieuse exprimant ce que nous sommes par rapport à Dieu, ce que Dieu est et fait pour nous, en d’autres termes notre origine et notre destinée. Cette vérité n’est pas une abstraction. Jésus-Christ n’en est pas seulement le révélateur, il en est l’acteur… Leurs rédactions n’ont pas seulement consisté à enregistrer des témoignages et des souvenirs. Elles ont impliqué en outre un travail d’interprétation, travail par lequel on allait du dehors au dedans pour découvrir dans les manifestations temporelles et multiples la vérité une et éternelle. Et remarquons bien qu’autrement il n’y aurait pas lieu de parler de l’inspiration des auteurs évangéliques : s’il n’y avait eu en effet qu’à enregistrer sur ouï-dire, cette inspiration n’aurait pas eu d’objet.
CdL p 431

Tout le Christianisme en effet, on ne saurait trop le rappeler, ne consiste-t-il pas en ceci que Dieu, incessamment et de toutes façons, se laisse humaniser pour se mettre à notre portée et par là nous aider à monter jusqu’à lui ? CdL p 437

La construction et la conviction de la vérité dans un esprit suppose(nt) toujours un travail interne et personnel.
CdL p 445

Rien n’est, qui simplement n’ait plus qu’à être. Tout ne subsiste que par un effort de résistance et de conquête.
CdL p 448

Depuis que le Christ est mort sur la croix, le Christianisme est habitué aux défaites extérieures : son histoire en est remplie, et vraiment nous devrions être prémunis contre elles…Nous devrions enfin le savoir : ce qui caractérise essentiellement le Christianisme, c’est d’avoir en effet introduit dans la vie humaine un renversement des valeurs.
CdL p 451

Oui ou non, quand, après avoir pris pleine conscience de notre humanité, nous nous plaçons virilement en face du mystère de notre être, pour chercher une explication de ce que nous sommes, qui devienne une raison de vivre, une raison de travailler, une raison de souffrir et enfin une raison de mourir, de telle sorte que nous puissions ratifier cordialement cet ensemble de conditions dont inéluctablement il nous faudra toujours porter le poids, oui ou non, le catholicisme nous fournit-il cette explication, et en même temps nous procure-t-il le moyen d’utiliser tout ce qui peut survenir dans notre existence ? Voilà la question…. Nous sommes particulièrement préoccupés de deux choses : d’une part réaliser le plus haut degré de personnalité et en même temps le plus haut degré de sociabilité.
CdL p 452

Si nous avons la foi autrement qu’en gestes et en formules, une foi éprouvée et venant du fond de l’âme, si avec elle nous marchons intérieurement dans la voie du salut, ce qui se passe autour de nous, ce que les autres pensent et disent doit être impuissant à nous troubler et à nous égarer.
CdL p 453

Certes, je ne voudrais pas méconnaître la grandeur des efforts intellectuels qui ont été faits et qui se poursuivent dans tous les ordres avec plus d’intensité que jamais. Et si l’on me permet en passant cette confidence, j’ose dire que j’en ai savouré toutes les ivresses. Ils sont bons en eux-mêmes ; ils sont la vie à l’œuvre faisant malgré tout ou préparant au moins des conquêtes pour ceux qui sauront les utiliser. Mais s’il est vrai que jamais on n’a eu plus de science, que jamais on ne s’est plus exercé à penser, que jamais sur toutes choses on n’a émis tant d’idées, il est vrai aussi -et qui donc ne le reconnaître pas ?- qu’un désarroi immense règne dans les esprits quand il s’agit des questions fondamentales, comme si en ces questions on savait moins à mesure qu’on apprend davantage. On sait tout en effet, excepté d’où l’on vient, où l’on va et pourquoi l’on vit.
CdL p 454

Et puis, quand on a attaqué et attaqué encore, et qu’il semble qu’on peut se flatter d’avoir démoli, il reste à vivre, et il reste à penser et à croire afin de donner un sens à sa vie, un sens qu’on puisse s’avouer à soi-même et avouer aux autres. Il reste à savoir où l’on va. Dès lors que, pour ne pas abdiquer sa personnalité, c’est toujours à cette préoccupation-là qu’il faut s’attacher, ne conviendrait-il pas de commencer par elle et de tout lui subordonner ? Et ce faisant, je ne doute pas qu’on s’arrêterait moins aux méfaits de l’Inquisition, qu’on nous parlerait moins de la Saint-Barthélemy, de Galilée et d’Escobar, parce qu’on deviendrait surtout sensible aux paroles de vie qui par l’Evangile et par l’Eglise, malgré les fautes et les erreurs des hommes, jaillissent de l’éternité.
CdL p 455

Si l’humanité veut vivre et rester l’humanité, c’est dans un idéal, par et pour un idéal qu’elle doit s’organiser. Et celui qu’elle porte dans ses flancs, comme un germe dont elle a été fécondée par une opération d’en haut et qu’elle a pour tâche de mettre au jour, ne saurait être autre que celui de Jésus-Christ. L’Eglise en ce monde en est à la fois le moyen et le symbole.
CdL p 455

La vérité est un don que nous ne pouvons faire fructifier en nous qu’en travaillant à le faire fructifier chez les autres… Puisque autour de nous c’est une mêlée, nous devons nous jeter dans la mêlée…C’est seulement par l’idée que l’idée peut être vaincue.
CdL p 457

Le Christ nous a communiqué sa vérité en partageant notre humanité, en se faisant l’un de nous, le plus humble et le plus misérable, en vivant parmi nous et en parlant notre langue… Le levain ne fait toujours fermenter la masse qu’en s’introduisant en elle.
CdL p 460

Il n’y a que ce qui vit qui soit fécond et capable de se répandre… Il faut que nous soyons des promoteurs, que nous introduisions partout, je ne dis pas autant que les autres, mais plus et mieux que les autres, des initiatives intellectuelles.
CdL p 461

Ce qui importe, c’est de ne jamais oublier que d’une part le Christ est vérité et que d’autre part c’est de vérité que l’homme a tout d’abord et essentiellement besoin…
L’homme pourra-t-il jamais faire que la question ne se soit pas posée et ne se pose plus de savoir pourquoi il existe et dans quel rapport il se trouve avec l’infini mystérieux qui le pénètre, l’enveloppe et le déborde ? Sans doute il peut la fuir, cette question, il peut s’en distraire…Mais elle domine la vie humaine… Etre homme, vraiment homme, non seulement par nature, mais par volonté réfléchie c’est la regarder en face, c’est se donner délibérément et hardiment pour tâche de travailler à la résoudre. Et travailler à la résoudre, c’est la vivre… Chaque fois donc que l’homme entreprendra de vivre pleinement sa vie… chaque fois qu’il s’apparaîtra à lui-même comme étant en relation avec un infini dont il relève, il sera religieux ou en voie de le devenir. La religion, pour prendre toute sa valeur et toute son efficacité, devra s’organiser dogmatiquement et pratiquement, s’extérioriser aussi en vie sociale, intégrer en elle d’une certaine façon et l’art et la science et le reste, de manière à ne rien rejeter, mais à tout transformer en l’éternisant… La raison d’être de la religion est dans la vie elle-même, au plus profond de la vie. Et si, au lieu de regarder seulement au dehors pour voir ce que les hommes font et ce que les hommes sont, on rentrait aussi en soi-même pour ouvrir intérieurement son âme et son esprit à l’inquiétude vivifiante du mystère de l’existence, c’est ce que l’on comprendrait sans beaucoup de peine.
CdL p 463

A qui irions-nous, Seigneur ?
Dans l’effervescence, dans le trouble et la confusion qui règnent autour de nous, combien peut-être qui Le repoussent ou même Le blasphèment en paroles par suite de toutes sortes de malentendus et de méprises, dont on ne saurait dire dans quelle mesure ils sont responsables… Et n’est-il pas possible de prévoir et déjà d’entrevoir que cet immense effort qu’on fait pour se passer de Lui, que toutes ces investigations de la critique auxquelles on soumet avec tant d’âpreté la religion pour la dissoudre, que le progrès de la science sur lequel on fonde tant d’espoir, que tout ce travail enfin de la pensée qu’on poursuit avec tant d’ardeur pour se refaire une vérité, n’est-il pas possible de prévoir et d’entrevoir que tout cela, qui institue une expérience de vie d’une incontestable richesse, aura finalement pour résultat de mettre plus pleinement en lumière la vérité du Christ, d’en faire voir la profondeur et la largeur, et de lui redonner une actualité qu’elle semblait avoir perdue ?
On aura cru se refaire une vérité ; et répondant à l’appel intérieur et secret du Christ, c’est encore vers Lui qu’on aura marché, c’est sa vérité, oubliée ou méconnue, qu’on aura retrouvée. Et aux détours des sentiers où l’on semblait loin de Lui, errant à l’aventure, Il apparaîtra encore comme rajeuni et comme ressuscité, après la passion et l’ensevelissement qu’on Lui aura fait subir.
CdL p 467

Rien cependant ne se fera sans nous, sans notre coopération. Nous avons la responsabilité du Christ et de sa vérité dans le monde. C’est le devoir de toute notre vie de le manifester, de le communiquer… S’il doit rayonner autour de nous, si sa vérité doit éclairer les esprits et sa bonté toucher les cœurs, c’est donc par nous. Nous serons ce que nous nous ferons, et le monde aussi sera ce que nous le ferons. Il nous appartient donc de nous jeter dans le mouvement qui emporte notre génération, non pour l’arrêter –car il est la vie et la vie ne s’arrête pas- mais pour l’orienter, pour mener au Christ ceux qui le cherchent sans savoir le trouver, et pour ramener à lui ceux qui s’égarent… Si l’Evangile est, pour l’humanité, la vérité qui délivre et qui sauve, le propre justement de la vérité qui délivre et qui sauva, c’est de simplement s’offrir et non de s’imposer. C’est librement qu’on y adhère…
Chacun doit toujours agir comme si le salut du monde entier dépendait de lui. C’est qu’en effet si chacun est tout d’abord responsable de soi, en vertu de la solidarité qui nous lie chacun est aussi responsable des autres.
CdL p469

Si le Christ ne rayonne pas autour de nous et par nous, si autour de nous et par nous sa lumière n’éclaire pas les esprits, si sa bonté ne touche pas les cœurs, qui de nous oserait dire qu’il n’y met pas obstacle ? Qui de nous oserait dire qu’il ne contribue pas aux méprises et aux confusions qui enténèbrent notre atmosphère intellectuelle ? Qui de nous surtout oserait dire qu’il s’est employé comme il l’aurait pu, avec la grâce du Christ qu’il portait en lui à faire de la lumière et à faire de la bonté ? L’œuvre du salut du monde nous réclame chacun tout entier, tête, cœur et bras : qui de nous s’est donné tout entier ?… Notre devoir de chrétien est un devoir de justice autant qu’un devoir de charité… C’est en nous, comme si elle était nôtre et parce qu’en effet elle est toujours nôtre à quelque degré, que nous devons chercher à surmonter l’incroyance. Nous ne pouvons la vaincre chez les autres qu’en travaillant à la vaincre toujours plus profondément en nous.
CdL p 474

A aucune époque et par personne la vérité du Christianisme n’a été exprimée doctrinalement à la fois dans sa pureté et dans sa totalité… Et pour être saintes dans leur principe, les institutions n’ont jamais été par le fait même saintes dans leur fonctionnement… L’humanité peut déserter Dieu : mais Dieu, qui s’est fait homme, ne déserte pas l’humanité…Il sert de peut, ou même il ne sert de rien, ou même c’est une duperie de crier haut et sans cesse notre adhésion à l’Eglise , notre fidélité au pape, notre orthodoxie, si d’autre part et en même temps nous ne travaillons pas à penser la vérité réellement, autrement que par des formules verbales, et à en faire l’habitude d’esprit, la manière de voir d’après laquelle nous agissons et nous parlons dans le train ordinaire de la vie.
CdL p 478